« Nous sommes au regret… »

« Bonjour,

Nous faisons suite à votre candidature pour le poste de XXX.
Nous sommes au regret de vous informer que nous n’avons pas retenu votre candidature pour le poste, un autre profil correspondant davantage à nos attentes.
Nous tenons à vous remercier de l’intérêt porté à notre société et vous souhaitons d’aboutir rapidement dans vos recherches.

Sincères salutations,
Le service recrutement ZZZZZ »

Aujourd’hui, je suis en colère et découragée.
Ce poste que je n’ai pas eu était idéal pour ma carrière et, l’entreprise se situant à un quart d’heure de chez moi, cela aurait réglé tous les problèmes liés aux déplacements « maison-école-crèche-boulot-crèche-école-maison ». Mais ça, l’employeur, je comprends bien qu’il s’en foute. En revanche, ils me précisent qu’ils ont préféré embaucher « un autre profil correspondant davantage à [leurs] attentes » : et là, je suis perplexe, parce que, tout à fait objectivement, mon CV correspondait en tous points à l’annonce.

Je ne fais pas une recherche d’emploi agressive. Avec deux enfants à la maison, je n’ai tout simplement pas le temps de mener à bien une recherche d’emploi tout azimut. Je me contente, en ce moment, d’envoyer quelques candidatures très ciblées. Ayant très – trop – conscience de l’écueil des 3 ans de blanc dans mon CV pour cause de maternité, je ne réponds qu’à des annonces pour lesquelles mon CV correspond exactement. J’espère ainsi rassurer l’employeur : « oui, je n’étais pas dans le circuit depuis 3 ans, mais je ne suis pas une débutante, je maîtrise parfaitement toutes les compétences nécessaires pour le poste à pourvoir. » Pour ce poste très précisément, j’aurais été opérationnelle dans la minute de la prise de fonctions. Pas de formation, pas de passage de dossiers nécessaires : j’étais capable de sauter dans le train en marche. La lecture de mon CV n’a vraisemblablement pas rassuré cet employeur potentiel sur ce point ; et je n’ai pas pu le persuader que j’étais la personne idéale pour ce poste puisque je n’ai même pas été convoquée à un entretien. Avant – avant que je devienne maman -, lorsque je recherchais du travail, j’étais au moins convoquée à des entretiens. Il m’est arrivé par le passé de connaître des périodes de chômage, et notamment une plutôt longue de 18 mois : mon CV fonctionnait encore, et malgré tout. Mon CV intéressait également pour des postes pour lesquels je n’avais pas le profil parfait a priori.

Qu’est-ce qui a changé ?

Je suis devenue maman et j’ai vieilli.

Mon conseiller Pôle Emploi m’avait – fort à propos ? – recommandé de supprimer ma date de naissance et mon état civil de mon CV. Je ne l’ai pas fait, pour l’instant, considérant qu’un employeur pourrait aussi se dire : « elle a des enfants, ça, c’est fait ; au moins, elle ne partira pas en congé mat' ».

Si on prend du recul, qu’est-ce qui est pire : que je cherche à rassurer un employeur sur le fait que je ne partirai pas en congé mat’ ou que Pôle Emploi me conseille de cacher le fait que je sois vieille et maman ? Et si je camouflais tout simplement le fait que je suis une femme ? Ah, non, ça, ça peut être un atout parce qu’un employeur aime bien embaucher une femme qu’il pourra moins payer qu’un homme, pour le même job. J’ai l’impression que, pour être embauchée aujourd’hui, il faut être une femme jeune, tout juste diplômée : ben, oui, malgré ses diplômes, elle n’a pas d’expérience, alors on peut lui proposer un salaire indécent…

Oui, je suis aigrie, aujourd’hui… une vieille maman aigrie ! Ça va passer, ne vous inquiétez pas pour moi ; je vais retrouver mon entrain et l’optimisme de rigueur, il faut juste le temps que la pilule passe…

Je me réconforte en me disant que, mon CV ayant été envoyé 2 jours après la parution de l’annonce (j’étais en train d’éplucher des légumes quand elle a été publiée), il n’a même pas été lu. Et la réponse comme quoi un profil plus adapté a été préféré au mien est une réponse automatique envoyée à une longue mailing list de pauvres candidats éconduits…

Et puis, de toutes façons, il fallait commencer le mois prochain et je n’ai pas de solution de garde pour Bébé n°2. Mais ça, c’est un détail…

Un détail, mais si j’avais été convoquée à un entretien, il aurait fallu que je trouve une réponse à cette question afin de sécuriser le patron. J’ai lu un article l’autre jour sur le Huffington Post US qui répertorie les questions qu’une femme ne devrait pas s’entendre poser lors d’un entretien d’embauche (et que pourtant elle entend). À une femme sans enfant : avez-vous des projets de maternité dans les années à venir ? Quelle est votre position concernant l’avortement ? À une maman : quelles sont vos solutions de garde ? Pensez-vous pouvoir accorder autant de temps à l’entreprise que les deux autres associés (des hommes, donc) ? Etc. L’auteur de cet article relève le fait que ces questions, concernant pourtant également le père, ne sont jamais posées aux candidats masculins. Il précise que certaines questions sont carrément illégales (aux États-Unis, du moins), relevant de la discrimination sexuelle.

Je ne sais pas exactement ce qui relève de la discrimination sexuelle en France, mais demander à une femme ce qu’elle pense de l’avortement ou comment elle compte faire garder ses enfants paraît évidemment critiquable. Mais que peut-on faire de toutes façons ? Si on ne répond pas à ces questions sous prétexte que c’est contraire à la loi, on n’est pas embauchée ; porter plainte à l’issue de l’entretien ? Ça semble délicat… C’est sûr que c’est choquant qu’on ne pose pas ces questions aux hommes. La paternité n’aurait-elle absolument aucun impact sur le quotidien et la vie professionnelle d’un homme ? Ceci dit, ce n’est pas tant que l’on pose ces questions en entretien que ce que l’employeur semble déduire des réponses qui est choquant. Le simple fait de parler des contingences du quotidien ne devrait pas être répréhensible en soi. Un entretien d’embauche ne permet-il pas à l’employeur et à l’employé(e) d’évaluer si leur collaboration pourrait être fructueuse et durer plusieurs années ? De ce point de vue, les considérations personnelles ne sont pas inutiles, à mon avis. Lorsque l’on s’engage dans une relation destinée à durer, certains aspects de la vie privée resurgiront forcément à un moment ou à un autre. Qui plus est, pour une relation saine patron-employé(e), des performances optimisées et une motivation à toute épreuve de l’employé(e), il me semble indispensable que l’employeur soit conscient des difficultés que pourrait rencontrer son employé(e) pour concilier vie professionnelle et vie personnelle, et du même coup, que l’employé(e) puisse évaluer la bienveillance de son employeur à l’égard des soucis d’ordre privé. Je n’ai aucun problème pour que mon employeur sache que je ne compte pas me faire avorter si je devais tomber enceinte alors que je suis en poste, si l’employeur accepte ce fait et que l’on est d’accord pour organiser ensemble mon absence ; je suis même plutôt d’accord pour qu’il sache que la crèche de ma deuxième ferme à 18h30 et que je dois, de ce fait, quitter le bureau impérativement à 17h45, à charge pour moi de le rassurer sur le fait que le boulot sera fait en temps et en heure (s’il le faut, je peux travailler pendant l’heure du déjeuner ou pour rapporter du travail à la maison).

Si on respecte à la lettre les conseils des RH pour un entretien réussi, on en vient à gommer tout côté personnel dans une candidature, on camoufle ce qui fait de nous des individus. Et finalement, nous cachons qui nous sommes vraiment. Nous nous réduisons à des machines à travailler. Je ne pense pas que la relation issue d’un tel mensonge soit productive sur le long terme. J’ai le sentiment, qu’employé(e) comme patron, nous avons tout intérêt à nous montrer sous notre vrai jour, le mensonge étant irrémédiablement voué à être dévoilé, gâchant ainsi la relation de travail. C’est comme découvrir la voiture d’occasion convoitée sur Le Bon Coin, ou encore, un deuxième rendez-vous après un speed dating : il y a tromperie sur la marchandise. On se promet mutuellement quelque-chose qui n’existe pas, qui n’arrive pas. On sera forcément déçu un jour ou l’autre.

Ça me fait penser à l’entretien d’embauche pour mon tout premier job. J’avais déjà passé des entretiens pour des stages mais là, c’était un vrai contrat, avec un salaire, qui était à la clé. L’enjeu était conséquent. J’avais eu la chance que mon CV parvienne sur le bon bureau, au bon moment. Je me retrouvais donc dans ce salon imposant d’un grand théâtre national, en face d’une grande dame du milieu culturel parisien. Très impressionnée, j’essayais de faire bonne figure. Très concentrée, j’essayais de répondre correctement aux questions posées. Répondre correctement, c’est-à-dire donner la réponse que mon interlocutrice espérait, pas forcément la réponse la plus honnête. Et puis, sans attendre de savoir quel était le dernier livre que j’avais lu, voyant sur mon CV que je faisais régulièrement des baby-sittings depuis mes 16 ans, elle me demande du tac au tac : « vous aimez les enfants ? » Et s’en est suivie une conversation à bâtons rompus, bien plus détendue que le début de l’entretien, mais surtout plus authentique et sincère. Et j’ai eu le poste ! Je crois que celle qui allait être ma chef pendant 3 ans avait privilégié les relations humaines, au sens premier du terme, plutôt que les compétences « théorico-pratiques ». Elle avait fait le pari que, si le courant passait entre nous, nous devrions faire du bon travail ensemble.

Mais il est vrai qu’à l’époque, j’étais une jeune diplômée débutante. Pas une vieille maman expérimentée…

Bon, allez, je m’en vais bosser sur mon CV : femme ? homme ? indéterminé ? maman ? non spécifié ? A voir…

Et vous, comment vous la jouez sur votre CV ? Pendant les entretiens ? Avez-vous été victimes de discriminations, lorsque vous étiez enceinte, ou depuis que vous êtes mamans ? Cela a-t-il eu un impact sur votre carrière, d’avoir des enfants ?

 

2 réflexions au sujet de « « Nous sommes au regret… » »

  1. Ma RH m’a demandé si je comptais avoir des enfants en me croisant dans un café après le boulot… C’est pas toujours agréable non plus!

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